Récit de expérience SHC20260131
En quarante-six ans de pratique des sorties hors du corps, j’ai perdu le compte du nombre de fois où j’ai quitté cet état de veille ordinaire pour explorer ce que j’appelle dans mon jargon les « énermondes ». Alors que les rêves s’effacent presque aussitôt, les sorties hors du corps restent en mémoire, certaines des années durant — non pas parce qu’elles prouveraient quoi que ce soit, mais parce qu’elles touchent à quelque chose de profondément humain. Celle que je raconte ici appartient à cette catégorie.
Je précise d’emblée le cadre dans lequel je la partage : ce n’est pas un témoignage destiné à démontrer qu’il serait toujours possible de rencontrer une personne disparue. C’est le récit, aussi fidèle que possible, de ce que j’ai vécu — avec ses détails qui ne s’expliquent pas, et les questions qu’il laisse ouvertes plutôt que refermées.
Une cour pavée, une tonnelle, un mélange impossible
Ce matin-là, je reprends conscience directement devant une maison de campagne. À l’entrée, une cour au sol pavé est protégée par une tonnelle, recouverte de plantes. Sur celle-ci sont attachées d’étonnantes grappes de raisin, mêlées à des framboises et des mûres. Quel impossible mélange, me dis-je alors — les saisons et les espèces n’ayant, à l’évidence, plus vraiment cours ici. C’est un des traits que je retrouve souvent dans ces états : des détails qui ne « collent » pas à la logique du monde ordinaire, et qu’il ne sert à rien de vouloir corriger ou surinterpréter. Je les prends pour ce qu’ils sont : une caractéristique d’autres univers et de l’expérience elle-même.
J’étudie du regard ces grappes multifruit avec attention. Elles ne se modifient pas selon ma pensée. A l’inverse d’un rêve lucide, il ne m’est pas possible de changer quoi que ce soit ici. C’est alors que j’aperçois ma grand-mère, Henriette. Elle est là, tout naturellement, comme si elle n’avait jamais cessé d’être présente. Elle saisit quelques fruits et les goûte, avec ce geste tranquille que je lui connaissais de son vivant.
Une salle d’autrefois, des yeux qui voient à nouveau
Sans transition perceptible — un autre trait fréquent de ces expériences, où l’espace ne se parcourt pas, il se change comme dans un fondu enchainé instantané — nous nous retrouvons à l’intérieur de la maison. Une grande salle nous entoure, encombrée de meubles, de tables et de chaises en bois comme on en faisait autrefois.
Grand-mère est face à moi. Je la contemple de près, et je suis frappé par un détail : elle voit maintenant de ses deux yeux. Or, de son vivant, Henriette portait une cataracte depuis des années ; elle ne voyait que d’un œil. Je lui fais remarquer, presque incrédule : « Tu vois des deux yeux, maintenant ! » Elle me répond : « Oui, je vois des deux yeux. » J’insiste : « Ça alors, tu vois vraiment des deux yeux ? » Et elle confirme, sans détour : « Oui, oui, je vois clairement des deux yeux. »
Je n’ai pas de grille de lecture définitive à proposer pour ce genre de détail, mais on peut y voir une reconstruction — l’esprit qui répare, dans l’après, ce que le corps et la science n’ont pas pu réparer dans la vie. On peut aussi le prendre simplement pour ce qu’il est : un élément marquant du vécu, sans en tirer de conclusion sur ce qu’il signifierait au-delà. Je choisis de le rapporter tel quel, plutôt que de trancher à sa place.
Un prénom, la question de trop
C’est la suite qui m’a le plus donné à réfléchir. Porté par une volonté de l’esprit qui dépassait le peu de mental dont on dispose en sortie hors du corps, je lui demande, en pensée, quel nom elle porte ici, dans cet autre lieu — un nom différent de celui qu’elle avait sur terre ? J’entends alors une tierce voie : « Aïssa. Elle s’appelle Aïssa. » Je le lui soumets : « Aïssa, c’est ton nom ? » Elle ne répond pas. Je reformule ma question, plus directement : « Est-ce qu’ici tu as un nom différent de celui que tu avais sur terre ? » Silence, à nouveau. Mon insistance semble l’agacer ; je vois qu’elle fait une mine renfrognée.
Elle disparaît alors instantanément , slalomant entre les tables, franchissant une porte située sur ma droite à la vitesse de l’éclair à la façon caractéristique qu’ont les corps astraux de se déplacer en glissant au dessus du sol, sans marcher. Je ne dis d’ailleurs généralement pas qu’ils marchent mais qu’ils ‘glissent’. Elle met ainsi fin à la conversation.
Je raconte cet épisode aux personnes qui entendent débuter ou améliorer la pratique, parce qu’il illustre un phénomène que j’ai observé de nombreuses fois : dès qu’on cherche à faire de la rencontre une preuve — un nom à vérifier, un détail à authentifier — quelque chose se dérobe. Ce n’est pas nécessairement que la question soit malvenue en elle-même. C’est peut-être, plus simplement, que ces états ne se prêtent pas au régime de la vérification, et qu’ils se referment lorsqu’on essaie de les y soumettre. Il est également possible que les personnes rencontrées aient oubliés leur ancienne vie pour en vivre une nouvelle à l’instar des nouveau-nés. Ils ne comprennent alors tout simplement pas qui nous sommes, ni nos questions dénuées de sens, puisqu’elles sont liées à une vie et un endroit dont ils tout oublié.
Comment interpréter une expérience pareille ?
Pourquoi ai-je rencontré grand-mère ce matin-là ? Était-ce le besoin de retrouver un visage aimé ? Une mise à l’épreuve émouvante de mon mental ? Ou plus probablement une expérience vécue pour améliorer ma compréhension des multivers ? Une sortie hors du corps est toujours un enseignement.
Cette expérience ne m’a pas laissé de certitude, mais une envie d’aller plus loin, de découvrir plus. Avoir revu ce visage, entendu cette voix, observé ce détail des deux yeux, avoir vécu une rencontre au sens propre — a eu, sur moi, un effet réel. C’est peut-être là l’essentiel : ces expériences agissent sur celui qui les vit, indépendamment de la façon dont on choisit de les interpréter.
C’est aussi la position que défend l’institut : nous n’affirmons pas qu’il soit toujours possible d’entrer en contact avec les personnes disparues, et nous nous méfions de toute promesse en ce sens. Nous transmettons une méthode d’exploration de ces états, pas une certitude sur ce qu’ils contiennent. Ce que chacun y rencontre — un souvenir, une image, ou quelque chose de plus difficile à nommer — lui appartient, et c’est à lui d’en faire sens.
Pour celles et ceux que ce type d’exploration intéresse, la formation à la sortie hors du corps proposée par l’institut permet d’apprendre à entrer dans ces états de façon progressive et encadrée, sans jamais présumer de ce que chacun y trouvera.